Les écrivains parlent
des Editeurs
L’erreur de casting
Par Nicolas Jones-Gorlin
écrivain.
Je suis écrivain.
Là-dessus, et je dis bien là-dessus seulement, je
n’ai aucun doute. Comme
d’autres disent : je suis acteur, menuisier,
webmaster, photographe, ou
pédégé de Saint Gobain. Ecrire,
c’est ma vie. C’est le sang dans mes veines.
Les ions K+ dans mes neurotransmetteurs.
Et trouver un
éditeur.. ? Ça, c’est une
autre
affaire. Importante, certes. Voire. Vitale ? Non, pas vitale.
Mais
nécessaire. Oui, c’est ça le mot,
nécessaire. Il faut une scène à un
acteur, et
des spectateurs. Pour être entendu. Il faut un
éditeur et des lecteurs pour
être lu.
Jusqu’ici, tout va
bien…
Un jour, la rencontre finit par
se faire.
« J’adore
ce que vous faites… »
Vous êtes dans le
bureau d’un homme. Le bureau est
dans le Palais de l’édition. Cet homme vous
regarde dans les yeux, vous parle
de votre talent. De votre avenir avec lui, dans le Palais. Toi et moi,
on va
être les rois – croyez-vous l’entendre
dire. Vous vous imaginez déjà en Don
Quichotte des lettres. En D’Artagnan. Superman de la plume.
C’est comme un rêve
éveillé. Vous n’avez que 27 ans. Votre
cœur fait : super, super, super.
Y’a presque des larmes au bord de vos yeux. Vous
être tellement ému.
Puis, quelques mois plus tard,
vous le tenez votre
premier livre, ce mince objet blanc. Plus précieux que tout.
Ça y est, il est
lancé. Dans l’arène. Votre premier
bébé encre et papier. Vous tremblez.
Et puis, tout commence
à déconner : les médias
ne sont pas au rendez-vous, l’attaché presse
préfère s’occuper des locomotives
du Palais de l’édition, ceux qui sont vendeurs et
médiatiques, les produits
d’appel comme on dit, têtes de gondole et autres
Mamie Nova du Livre. Ceux-là,
au moins, ce sont des valeurs sûres. Le CAC 40. Traduit en
170 langues,
monsieur. Testés et éprouvés.
Une habituée du
monde des lettres, la cinquantaine
alcoolique, que vous croisez à la Maison des Ecrivains, vous
dit :
« Le Palais, mon jeune ami, c’est
très bien. Mais faites attention :
ça peut aussi être un enterrement de
première classe… »
Le chef des commerciaux du
Palais vous
convoque : « Ne faites pas cette
tête, mon vieux : vous avez
vendu 1700 livres… C’est plutôt bien
pour un premier roman… »
Vous secouez la tête,
un peu hébété. Mi-triste.
Mi-raison. D’accord, vous vous dites, en pensant à
tous ceux qui galèrent,
n’arrivent pas à publier. T’as pas
à te plaindre, mec. C’est malgré tout
un bon
début. Allez, comme disait ta mère : le
menton haut. L’important, c’est de
continuer à écrire.
Arrive le deuxième
livre. Deuxième bébé.
Celui-là
est un monstre. Vous le sentiez au moment de le concevoir. Plein de
bruit. De
fureur. Vous n’êtes même pas
sûr de le publier.
Mais l’homme qui vous a reçu dans son bureau la
première fois, celui qu’on
appelle votre éditeur, eh bien il y croit. Il vous
dit : « Je te
soutiens à fond
là-dessus… »
Le monstre est
accepté par les autres éditeurs du
Palais. De justesse, apprenez-vous. Une partie des laquais
n’en voulaient pas.
Trop monstrueux. Difforme. Trop impossible. Mais
l’éditeur en chef, le Seigneur
du Palais a tranché : « On
publie… » Il veut bien enfanter avec
vous cet enfant-monstre.
Ô joie !
Monstre ou pas, votre bébé numéro 2 va
sortir. Va être offert au monde.
Joie ! Bonheur !
Cette fois-là, pas
de problème de médias : tout
le monde accourt au chevet du monstre. On se bouscule pour le voir. Des
insultes fusent. Ou des mots de soutien.
Mais bientôt, des
voix s’élèvent dans la
cohue : « Il faut
l’interdire… »
Vous entendez le mot CENSURE.
Après les
médias, des associations anti-monstre
montent au créneau : « A bas le
monstre ! A bas le
monstre ! Un procès contre le
monstre ! »
Vous n’êtes
pas du genre héros
médiatico-courageux : vous n’allez pas
sur tous les plateaux TV.
Aujourd’hui, à bien y
réfléchir, vous avez eu tort. Vous avez tout
simplement
manqué de couilles. Ça arrive. Vous vous terrez,
lâchant dans les journaux
quelques déclarations en espérant
étouffer les flammes. Votre éditeur ne se
défend pas vraiment. Il suspend même les ventes du
livre. Imaginez : une
sorte d’avortement post-partum. Votre
bébé monstrueux et menacé de finir au
pilon. Le Seigneur du Palais vous jette un œil oblique. Il
vous lâche.
Et
comme si ça ne suffisait pas, voilà les hommes
politiques qui s’en mêlent, M.
Le Ministre de l’Intérieur en tête (et
Futur Président). Qui, le temps d’une
bonne dizaine de jours, hésite. Se tâte. CENSURE
ou PAS CENSURE ?
Finalement, M. Le Ministre
convoque le Seigneur du
Palais.
Il s’entendent pour
foutre votre bébé monstre dans
une tenue plastifiée. Trop dégoûtant
pour qu’on le laisse à l’air libre. Qui
sait : il pourrait contaminer des cerveaux.
Votre éditeur, vous
dit : « C’est mieux
que rien.. »
Dans les couloirs du Palais,
les autres éditeurs
vous regardent de traviole. L’honneur et la
réputation de la maison est salie.
Vous êtes un larbin souillon. Un mauvais ouvrier. Mauvais
père.
Et vous, vous regardez
l’enfant-monstre dans sa
capote de plastique transparente, et vous vous dites : un
bébé-couveuse.
Qui restera toute sa vie en couveuse. Ni mort. Ni vivant. Entre deux
eaux.
Quand arrive votre
troisième livre, cette fois le
Seigneur du Palais ne s’y intéresse même
pas. Le Seigneur ne veut rien savoir.
Car il ne veut plus vous voir en peinture. Il ne veut plus de VOUS.
A ses yeux, vous ne produisez
que des monstres.
A vos yeux à vous,
vous écrivez des romans.
Nuance…
Mais vous êtes
marqué. Car, au Palais de l’édition,
vous êtes celui qu’on aurait voulu ne jamais
connaître. Une erreur de casting.
Celui qu’on n’assume pas. Vous portez le sceau
d’une infamie originelle. Là,
sur chacune de vos pages. Du reste, vous ne le contestez pas
complètement. Au
contraire : vous revendiquez cette tâche. Cette
marque (de fabrique).
Vous êtes le Faiseur
de Monstre. Celui qui aime
croiser les espèces. Transgresser les frontières.
Mais sur PAPIER, uniquement.
Et surtout : dans votre IMAGINATION. Là
où toutes les créatures ont droit
de cité : vampires, dragons, stryges, Emma Bovary,
Patrick Bateman,
Raskolnikov, Golem, anges et démons, Lacenaire et Gilles de
Rais, Dagon et
avatars de Yog-Sothot, créatures chtoniennes ou
célestes, Ariel et Caliban.
Et aujourd’hui, une
seule question vous
travaille : trouverez-vous dans la jungle vaste de
l’édition un être qui
vous dira : bienvenu !
Qui vous dira : Tu as
ta place ici, dans ma
maison…
Qui vous dira : Dans
mon cirque… Sur ma scène…
Qui
vous dira qu’il comprend la nuance entre
réalité et fiction, entre monstre
imaginaire et monstre réel
|