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Les écrivains parlent des Editeurs
L’éditueur. 
 
par Catherine Guibourg,  écrivain, essayiste.

Je n’ai jamais rencontré un éditeur. Disons en vrai. Comme je l’imagine. Dans ma tête. Un éditeur. Ce serait le père, ou le frère que je n’ai pas eus. Quelque chose de doux. On marcherait sur une plage, au soleil,  le sable brûlerait les pieds. Un homme s’avancerait vers moi et dirait. Des mots gentils, encourageants. Ce  serait doux, comme du sable, tendre comme un oasis. L’éditeur ce serait le tuteur que je n’ai pas eu. L’arbre que je suis pousse dans tous les sens, mal, recherche la lumière pour grandir, mais la plupart du temps manque de soins et d’attention et s’étiole tout seul dans le noir. Je m’élague, déchire mes feuilles parfois jusqu’à ma mutilation.  
L’éditeur ça a longtemps été pour moi  une adresse, des lettres caressées une à une, R-U-E des S-A-I-N-T-S_P-E-R-E-S. Des manuscrits lourds déposés, postés, recommandés, un à un.  Des jours à attendre. L’attente interminable. La première lettre reçue d’un éditeur ? Abraham sur la montagne, tuant son fils en sacrifice. J’étais le fils.  Les lettres des éditeurs se sont succédées. Toutes aussi sanguinaires.  Toutes aussi mortifères. Malheureusement les avis négatifs l’ont emporté au sein de notre comité de lecture. Notre maison a recentré sa ligne éditoriale, et ce texte ne saurait trouver sa place dans nos collections habituelles. Votre texte ne s’inscrit pas d’emblée dans l’esprit de textes que nous publions. Malgré des qualités d’écriture certaines, votre texte ne correspond pas aux objectifs éditoriaux. Nous avons retrouvé votre manuscrit caché sous des piles de dossiers, nos lecteurs y ont  trouvé un intérêt certain, un talent d’écrivain indéniable.  Toutefois. 
Je marchais sur des verres de bouteille, qui s’enfonçaient dans le creux de ma chair, et je devais poursuivre. Je dégringolais d’un mur et roulais dans les barbelés, couverte de sang. Je devais continuer. J’étais leur bête. Ils me tenaient dans leur viseur.     
 
Plus dure encore était la chute. Nous tiendrons votre manuscrit à disposition un mois. Vous voudrez bien nous adresser un chèque de 3,20 euros pour les frais de port, passé ce délai votre manuscrit sera détruit. 
 
Ils détruiraient le manuscrit. Mon texte était donc à ce point mauvais qu’ils devaient se débarrasser du manuscrit au plus vite. J’étais nulle,  j’étais rien, 0,  le néant. Une machine installée à leur étage avait la charge de me faire disparaître, de m’anéantir, ils avaient décidé de me liquider. Avec leurs murs blancs. Sans laisser de rouge sur les murs. Ils étaient des  éditueurs. Leurs maisons de grandes boucheries, où l’on me transperçait de flèches, rue Saint Sébastien Bottin.
A la  lecture d’une de leurs lettres, il  m’est arrivé une fois de prendre le téléphone, et demander furieuse l’éditeur, je vais me tuer, vous m’entendez, une voix me ricanait au nez. La personne que vous recherchez n’est pas là.
 
Une autre fois, j’ai quitté la maison en courant,  à la barbe de mon mari et de ma fille, j’ai dit que c’était fini maintenant, que je ne reviendrais plus  jamais. J’ai fait le tour de l’étang en pleurant.  Leur lettre à la main.   
Aujourd’hui je  recherche moins le père que je n’ai pas eu. Le frère que je n’ai pas eu. Comment pourrais-je les reconnaître puisque que je ne les ai pas connus ?   
J’ai voulu gravir la montagne pour eux. Les rejoindre au sommet. Ils étaient tout. Je n’étais rien. Et chaque fois ma vague du rien venait échouer sur leur  plage. 
Aujourd’hui je crois un peu moins aux Saints-Pères. Un peu plus  aux Saint –Christophe et aux  passeurs. À la main que je tends, à celle qui se tend. Il m ‘arrive même de me dire est-ce que ce temps du refus, n‘était pas un temps nécessaire, le chef d’œuvre, est à ce prix, parce que la nuit a un  prix.   
Il m’arrive même de penser que je n’ai plus besoin d’eux, les éditeurs. J’écris désormais sans eux. Je suis maintenant toute seule dans le labyrinthe, toute seule, je ne recherche plus ni père, ni frère, je cours après moi, je me traque, je me fais peur, j’ai peur, et je cherche affolée ma sortie de secours.

CDL